Claire-Strauss

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Morceaux choisis / Sur les pas de Jesse/ Strauss Claire

Extraits du roman Sur les pas de Jesse© Auteure Strauss Claire


"... / Nous sommes le 19 janvier 2008 à Marseille, j’ai vingt ans… La vitre du café dans lequel je suis installée me renvoie un portrait asexué. Les derniers coups de ciseaux que j’ai infligés à ma chevelure n’ont rien arrangé. durant cette dernière année, les esquisses de ma féminité se sont volatilisées. Mon sourcil droit est hachuré par une vilaine cicatrice : un vilain souvenir. des cicatrices, j’en ai de nombreuses, sur la peau, dans le corps, et dans mon âme. Mais je ne vais pas en faire l’inventaire ici, elles surgiront une à une au rythme de mon récit. Mes ongles, si on peut appeler ça des ongles, sont rongés jusqu’à la racine, ce qui donne à mes doigts un aspect boudiné. Je porte une paire de baskets, un jogging sur mon jean serré, et deux pulls l’un sur l’autre. Mon blouson et mon sac à dos sont accrochés au dossier de ma chaise. Un café fume sur la table devant moi. Je vais le faire durer longtemps pour pouvoir profiter au maximum de la chaleur de cet endroit. ensuite, il faudra que je retourne dans la rue car je n’ai plus assez d’argent pour m’en payer un deuxième. /..."

 

[...] Elle prit un moment pour reprendre haleine et se rouler une clope avec les dernières miettes de tabac.

- Un jour, reprit-elle, on était à poil tous les deux, il m'a filé son flingue et m'a montré comment le tenir. Je tremblais comme une feuille, je ne comprenais pas ce qu'il voulait de moi. Il collait sa joue molle et suante contre mon visage pour me montrer comment enlever la sécurité, comment viser les parties vitales d'un homme.

Ça a duré vachement longtemps. Quand je faisais mal, il me tirait les cheveux où me pinçait le bout des seins en m'insultant, disant que je n'étais même pas bonne à sauver ma peau, que je devais avoir honte de moi, que j'étais pire qu'une merde. Tout le long, il triquait, ce salaud....

Après, il s'est mis sur le matelas, et m'a demandé de le viser. Je devais le viser en plein front. "Tire ! " Qu'il disait "Mais tire sac à merde, t'en, meurs d'envie de me dégommer ! vas-y ! C'est ton jour de chance". J'étais complètement déboussolée. Je sentais mes genoux s'entrechoquer. Ma mâchoire était en béton. J'avais envie de chialer mais mes yeux étaient tout sec. J'avais plus une seule larme en stock. Il m'avait essorée .../...

 

".../Au loin, plusieurs bateaux glissaient à faible allure sur l’horizon net, comme tracé au compas dans une feuille d’argent. Je me laissais imprégner du rythme de la mer et léchais mes lèvres pour goûter le sel, c’était bon. Jesse dut lire dans mes pensées et goûta, elle aussi, le sel sur mes épaules nues. Sa langue fraîche sur ma peau brûlante… je me serrai contre elle. Sa peau contre la mienne, je sentais le goût sucré de sa bouche. Je passais ma main dans ses cheveux. Je humais son haleine, je goûtais sa sueur. Je m’imprégnais d’elle, me laissais dévorer. Je sentais ses petites dents, sa langue, son souffle dans mon cou, j’écoutais le tambourinement de son cœur. Mes doigts cherchaient la pointe de ses seins, frôlaient son ventre si doux, délivraient la toison dorée de son pubis pour l’exposer au soleil. dans ma bouche, je recueillais le goût de son plaisir, la cambrure de ses reins au creux de mes mains, des muscles fermes tendus par la jouissance. Quelques gouttes de sueur perlaient autour de son nombril, petit volcan dans la chair tendre, palpitante. Puis le chaos, le chaos de ses baisers, de ses doigts experts sur mon corps toujours surpris. Jesse ne faisait pas l’amour, elle me dépiautait pour tirer de chaque partie de mon corps un torrent de plaisir. Ses doigts étaient partout à la fois, sa bouche me happait. Je perdais tout contact avec la réalité.
Pendant ce temps, là-haut, les mouettes riaient, et tout en bas, la mer battait une cadence sourde…/..."

 

" - ../Sur la table de nuit, il y avait un gun. Je l’ai pris dans les mains, il était lourd et ça m’a rappelé un vieux souvenir avec le flic… Elle but encore et continua. Alors, j’ai vérifié qu’il était chargé. Je l’ai pointé sur sa pauvre petite gueule de connard, j’ai tendu les bras, je l’avais là au bout de mon flingue, c’était trop bon ! Il ronflait doucement et la nana a bougé un tout petit peu. Alors, j’ai tiré. Ça a fait un putain de bruit, ça m’a éclaté aux tympans. La fille s’est réveillée en sursaut et s’est mise à hurler en se calant dans le coin du mur comme une bête. Moi, j’entendais rien. J’étais dans le silence total mais je voyais sa pauvre petite bouche qui s’ouvrait et se fermait, et sa gueule toute blanche, et ses yeux horrifiés. J’ai regardé//....// C’était dégueulasse./.."

 

 

" En rentrant aux carrière ce jour-là, nous trouvâmes une femme assise en tailleur devant Selim qui tripotait devant lui un petit tas d'os, de griffes et de graines.
[.....]
Qu'est-ce qu'il fout ? demanda Jesse.
-Selim a des pouvoirs divinatoires. Des gens viennent le voir de très loin pour lui demander conseil.
-C'est ça qu'il fait avec son tas d'os ! Il lit l'avenir ? Délire ! Il se fait payer pour ça ? reprit Jesse en levant son menton moqueur.
-Oui. Mais tu sais, il est doué, c'est rare.
-Ah! Oui, j'imagine ! Combien il palpe ?
-Oh, les gens donnent ce qu'ils veulent ...
-Allez, dis moi, insista-t-elle, si je veux qu'il me prédise mon avenir, savoir si mon fourgon sera bien, si c'est une bonne affaire, combien je dois raquer ?
-Tu sais, en général, c'est pour des questions plus délicates qu'ils viennent...
-Allez, si j'ai 20 euros il me le fait ?
-Non, enfin ....pour toi peut-être, mais en général c'est plutôt dans les cent, cent cinquante.
-Ouah! C'est cool ! Faut que j’apprenne ça ! Putain, je me ferais un fric fou !
[...] "

 

" Je suis ce que tout le monde nomme une S.D.F trois lettres qui font propre, qui sonnent bien. Il est de bon ton de parler d'eux, surtout en cette saison. On les nourrit, on les loges, on les vêt, mais surtout, on ne cherche pas à les sortir de leur condition ! Si le pays n'avait plus de S.D.F, que dirions-nous des chômeurs, des précaires, des "sur la touche" ? Comme disait Phil, un ami, "il faut toujours quelqu'un tout en bas pour tenir l'échelle ! Nous, on est là pour ça." Evidemment, moi je ne fais pas partie de ces échoués-là par fatalités. Non, je suis dans cette situation parce que ma place n'est pas ailleurs ... Je pourrais presque dire par choix."

 

"Nous voilà parties dans les rues de Manosque, elle marchait vite tout en parlant. Elle était gaie et me faisait beaucoup rire avec ses commentaires sur les merdes de chiens, la tête des gens, le nom des rues, tout était sujet à plaisanterie. En passant devant le bar du Cigaloun, elle s'arrêta un instant pour échanger trois mots avec le serveur qui repartit, un plateau où tintaient les verres vides posés sur le bout de ses doigts, en dansant entre les dizaines de tables bondées. Le soleil baignait la place et tout le monde était en tee-shirt, sauf Jesse.

À l'angle de la rue Denfer, on s'arrêta chez Momo. Elle commanda deux Américains avec mayonnaise. Pendant que les frites prenaient leur bain d'huile, il nous fit de banals commentaires sur le printemps, mais tout ce qu'il pouvait dire prenait aussitôt un sens comique, car il bégayait d'une façon inimaginable.

Il prenait son handicap avec énormément d'humour, et lorsque les mots refusaient de sortir, il n'hésitait pas à faire des dessins sur un énorme cahier de croquis. Enfin, il mit une minute pour nous dire à bientôt, en clignant des yeux avec force.."

 

 

 

 

 

 

 

 

 



11/10/2016
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